Quand la procession arriva au petit jardin de Sophie, on posa par terre le brancard avec la boîte qui contenait les restes de la malheureuse poupée. Les enfants se mirent à creuser la fosse ; ils y descendirent la boîte, jetèrent dessus des fleurs et des feuilles, puis la terre qu’ils avaient retirée ; ils ratissèrent promptement tout autour et y plantèrent deux lilas. Pour terminer la fête, ils coururent au bassin du potager et y remplirent leurs petits arrosoirs pour arroser les lilas; ce fut l’occasion de nouveaux jeux et de nouveaux rires, parce qu’on s’arrosait les jambes, qu’on se poursuivait et se sauvait en riant et en criant. On n’avait jamais vu un enterrement plus gai.

Les Malheurs de Sophie (1858)
Chapitre 2

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Un jour, Sophie pensa qu’il était bon de laver les poupées, puisqu’on lavait les enfants ; elle prit de l’eau, une éponge, du savon, et se mit à débarbouiller sa poupée ; elle la débarbouilla si bien, qu’elle lui enleva toutes ses couleurs : les joues et les lèvres devinrent pâles comme si elle était malade, et restèrent toujours sans couleur. Sophie pleura, mais la poupée resta pâle.

Les Malheurs de Sophie (1858)
Chapitre 1

Quand j’ai lu Faire l’amour pour la première fois, ce n’était pas quand il est paru (2002), mais quelques années plus tard, je n’ai pas le moyen de savoir quand exactement, peut-être en 2010, je ne suis pas un lecteur assidu de romans, encore que j’avais lu et beaucoup aimé en son temps L’appareil photo (1989), j’ai pensé à Agnès B. J’ai imaginé que le personnage tellement attachant de Marie (dans le livre, puis dans les autres « saisons » de la série) pouvait avoir été inspiré par celui d’Agnès B. Cette idée me venait, si mon souvenir est exact, d’un documentaire tv que j’avais vu, il montrait Agnès B. qui prenait l’avion à Paris pour le Japon où, sous son nom (sa marque), se proposait une prestigieuse exposition d’art contemporain doublée (croisée) d’un défilé de mode. Voyage aérien qu’Agnès B. effectuait accompagnée par je ne sais plus qui (pas Serge July) et à l’arrivée duquel, tout en répondant aux questions de l’interviewer, elle faisait elle-même des photos, voire des vidéos.
Peut-être ai-je rêvé. J’ai passé un long moment aujourd’hui à rechercher la trace de ce documentaire sur la Toile, je ne l’ai pas trouvée. Je croyais me souvenir qu’il faisait partie de la série Empreintes, mais pour ce que je vois du catalogue d’Empreintes, aucun épisode d’aucune saison n’est consacré à la styliste. Si bien que je me demande si, plutôt que du Japon, il ne se serait pas plutôt agi, dans ce documentaire que j’évoque, de Hong Kong, où il apparaît qu’Agnès B. a ouvert un lieu consacré à l’art contemporain en même temps qu’à la mode. Ajoutons que cet « en même temps » inaugure une rupture dans l’histoire de l’art, où l’art renonce à toute velléité d’héroïsme, de radicalité idéologique, peut-être parce qu’il ne s’agit plus pour personne alors que de sauver sa peau en préservant ce qu’il sera possible d’élégance, d’humanité et d’humour (et, oui, en cela, quelque chose de Samuel Beckett), rupture dont il n’est pas inconcevable qu’Amélie Nothomb ait été l’instigatrice avec son Stupeur et tremblements (1999) et dont Sofia Coppola aurait ensuite confirmé l’événement, à l’échelle internationale, avec son Lost In Translation (2003). Les trois situés au Japon.
Une précision encore: Que notre nouveau, si jeune et brillant président de la république ait fait du « en même temps » une manière d’emblème, n’ajoute rien à notre propos et devrait donc être tu. Mais, bon ! En même temps, pour avoir lu Freud, on sait ce que vaut la dénégation.

Le Château Noir est accroupi sur ce roc d’enfer, suspendu comme une menace au-dessus de cet abîme. Le Château Noir existe. Il a une place sur la terre et sur la carte, il est plus terrible à voir que les horribles châteaux dessinés par l’imagination extravagante et maladive des poètes ! Le voyageur descend lentement, se trouve devant un nouveau corridor obscur, un vrai tunnel où règne une odeur âcre, l’odeur de la vieille terre qu’on vient de remuer. Il avance avec difficulté. À la fin, pourtant, il arrive devant une porte qui, bien qu’elle semble fermée à clef, cède un peu quand il appuie la main. Une lumière brille de l’autre côté de la porte… Quel spectacle ! Un homme est là au centre de la pièce, assis à un petit bureau, et il écrit. Il tourne le dos. On ne voit que son dos, monstrueux, courbé. Que fait-il là, solitaire ? Qu’écrit-il ? À qui écrit-il ? Ah, voir sa figure ! Le surprendre ! Le voyageur avance d’un pas.

Commentaire
Ces lignes sont extraites de « Pulsion », de Claude Ollier, paru pour la première fois dans « Jacques Derrida », L’Arc, 57, 3e trimestre 1973, pp. 53-58, avant d’être repris dans Nébules, Flammarion, 1981. Elles sont centrées sur la figure de Nabû, qui est le dieu mésopotamien du savoir et de l’écriture. Elles assemblent trois fragments à la manière d’un collage surréaliste (nous pensons à ceux de Max Ernst).

Le premier fragment (« Le Château Noir est accroupi sur ce roc d’enfer, suspendu comme une menace au-dessus de cet abîme. Le Château Noir existe. Il a une place sur la terre et sur la carte, il est plus terrible à voir que les horribles châteaux dessinés par l’imagination extravagante et maladive des poètes ! ») sort tout droit du roman de Gaston Leroux, Le Château noir (1914), chapitre VII, Expédition.

Un second fragment (« Le voyageur descend lentement, se trouve devant un nouveau corridor obscur, un vrai tunnel où règne une odeur âcre, l’odeur de la vieille terre qu’on vient de remuer. Il avance avec difficulté. À la fin, pourtant, il arrive devant une porte qui, bien qu’elle semble fermée à clef, cède un peu quand il appuie la main ») est repris par l’auteur (Claude Ollier), de manière moins littérale mais tout aussi indubitable, d’un passage du Dracula de Bram Stoker.

Quant au troisième fragment (« Une lumière brille de l’autre côté de la porte… Quel spectacle ! Un homme est là au centre de la pièce, assis à un petit bureau, et il écrit. Il tourne le dos. On ne voit que son dos, monstrueux, courbé »), il démarque un roman de Gaston Leroux cette fois, le très célèbre Mystère de la chambre jaune (1907), chapitre XV, Traquenard, où on peut lire: « L’homme est là, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, et il écrit. Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui ; mais, comme il est penché sur la flamme de cette bougie, la lumière projette des ombres qui me le déforment. Je ne vois qu’un dos monstrueux, courbé ».

He understood irrigation and the art of war-the qualities of weapons and the craft of boat-building. He could conceal his heart; had more endurance; he could swim longer, and steer a canoe better than any of his people; he could shoot straighter, and negotiate more tortuously than any man of his race I knew. He was an adventurer of the sea, an outcast, a ruler-and my very good friend. I wish him a quick death in a stand-up fight, a death in sunshine; for he had known remorse and power, and no man can demand more from life. [Read More…]

‘Karain: A Memory’, in Tales of Unrest (1898)

You could see Mr. K himself in his room, reading from a metal book with raised hieroglyphs over which he brushed his hand, as one might play a harp. And from the book, as his fingers stroked, a voice sang, a soft ancient voice, which told tales of when the sea was red steam on the shore and ancient men had carried clouds of metal insects and electric spiders into battle.

The Martian Chronicles (1950)

[On pouvait voir Mr. K dans sa pièce personnelle, en train de lire un livre de métal aux hiéroglyphes en relief qu’il effleurait de la main, comme on joue de la harpe. Et du livre, sous la caresse de ses doigts, s’élevait une voix chantante, une douce voix ancienne qui racontait des histoires du temps où la mer n’était que vapeur rouge sur son rivage et où les ancêtres avaient jeté des nuées d’insectes métalliques et d’araignées électriques dans la bataille.]

Comme je n’avais pas vu la mer, mais je voyais ces champs de blé du haut de là où nous étions avec mon pauvre père, et, devenant poétesse juste un instant, comme quelqu’un se lève au milieu d’une assemblée et chante dans une langue inconnue, se souvenant sans doute du rythme de quelques longues phrases apprises à l’école, je n’avais pas vu la mer, poursuit-elle, mais il y avait ces immenses champs de blé, et le vent, elle fait un geste pour dire trembler, onduler, et le vent, et elle ne savait pas comment finir sa phrase… c’était comme la mer.

Un mage en été (2010)