Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant,
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

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J’ai suivi, pour ce M@P, le texte donné par la belle édition: Ronsard & Muret, Les Amours, leurs Commentaires (1553), de Christine de Buzon et Pierre Martin, coll. « Classiques Didier Érudition », Didier Érudition, 1999, pp. 129-130, en en modernisant néanmoins l’orthographe. Je rétablis l’orthographe originale dans la copie suivante:

De ses cheveus la roussoiante Aurore
Eparsement les Indes remplissoit,
Et jà le Ciel à lons traits rougissoit
De maint émail qui le matin decore,

Quand elle vit la Nymfe que j’adore,
Tresser son chef, dont l’or qui jaunissoit,
Le crespe honneur du sien esblouissoit,
Voire elle-mesme & tout le ciel encore.

Lors ses cheveus, vergogneuse arracha,
Si qu’en pleurant sa face elle cacha,
Tant la beauté des beautés lui ennuie :

Et ses soupirs parmi l’aer se suivans,
Trois jours entiers enfanterent des vens,
Sa honte un feu, & ses yeus une pluie.

Era tranquillo il mar; le selve e i prati
scuoprian le pompe sue, fior, frondi al cielo;
e la notte sen gia squarciando il velo,
e spronando i cavai foschi et alatti:

scuotea l’aurora da’ capegli aurati
perle d’un vivo trasparente gielo;
e già ruotava il Dio, che naque in Delo,
Raggi da i liti Eoi ricchi odorati;

quand’ecco d’Occidente un più bel Sole
spuntogli incontro serenando il giorno,
e impallidio l’Orientale imago.

Velocissime luci eterne e sole,
con vostra pace, il mio bel viso adorno
parve allora più di voi lucente e vago.

Deja la nuit en son parc amassoit
Un grand troupeau d’etoiles vagabondes,
Et pour entrer aux cavernes profondes
Fuyant le jour, ses noirs chevaulx chassoit;

Deja le ciel aux Indes rougissoit,
Et l’Aulbe encor’ de ses tresses tant blondes
Faisant gresler mille perlettes rondes,
De ses thesors les prez enrichissoit;

Quand d’occident, comme une etoile vive,
Je vy sortir dessus ta verde rive,
O fleuve mien ! une Nymphe en rient.

Alors voyant cette nouvelle Aurore,
Le jour honteux d’un double teint colore
Et l’Angevin et l’Indique orient.

Le silence régnait sur la terre et sur l’onde;
L’air devenait serein et l’Olympe vermeil,
Et l’amoureux Zéphyre affranchi du sommeil
Ressuscitait les fleurs d’une haleine féconde.

L’Aurore déployait l’or de sa tresse blonde
Et semait de rubis le chemin du Soleil;
Enfin ce dieu venait au plus grand appareil
Qu’il soit jamais venu pour éclairer le monde,

Quand la jeune Philis au visage riant,
Sortant de son palais plus clair que l’Orient,
Fit voir une lumière et plus vive et plus belle.

Sacré flambeau du jour, n’en soyez point jaloux!
Vous parûtes alors aussi peu devant elle
Que les feux de la nuit avaient fait devant vous.

Des portes du matin l’amante de Céphale
Ses roses épandait dans le milieu des airs,
Et jetait sur les cieux nouvellement ouverts
Ces traits d’or et d’azur qu’en naissant elle étale,

Quand la nymphe divine, à mon repos fatale,
Apparut, et brilla de tant d’attraits divers
Qu’il semblait qu’elle seule éclairait l’univers
Et remplissait de feu la rive orientale.

Le soleil, se hâtant pour la gloire des cieux,
Vint opposer sa flamme à l’éclat de ses yeux,
Et prit tous les rayons dont l’Olympe se dore.

L’onde, la terre et l’air s’allumaient alentour,
Mais auprès de Philis on le prit pour l’aurore,
Et l’on crut que Philis était l’astre du jour.

Pierre-Auguste Renoir (1885)
Pierre-Auguste Renoir (1885)