→ Avez-vous bien lu? Questionnaire en ligne

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Registre de Douai (1870)

Commentaire: Ce sonnet évoque les deux fugues dont son auteur se rend coupable à l’automne 1870, dans la forêt des Ardennes, alors que la France est en guerre contre l’Allemagne qui l’envahit, voyages devenus aussitôt légendaires, au gré desquels il compose des vers, et dont ce poème constitue, avec une poignée d’autres, à la fois le témoignage et le gain principal. L’adolescent né le 20 octobre 1854 (il n’a pas encore seize ans) s’enfuit, seul, dans des conditions de dénuement total, puisque ses mains sont vides de tout bagage, avec au fond des poches les poings refermés sur rien que sa seule énergie. Et il se réjouit (s’amuse) de cette pauvreté de vagabond céleste qui le laisse libre de ne plus servir que la Muse tutélaire grâce à qui il peut composer enfin, chemin faisant, le poème que l’on lit. Il a fui la maison familiale pour devenir artiste, mais quelle œuvre d’art peut-on produire lorsque l’on a cet âge et qu’on ne possède rien, errant en solitaire sur des chemins peuplés d’arbres monstrueux, si ce n’est un ou plusieurs poèmes dont on égrènera les rimes? La référence au Petit-Poucet est importante car elle affirme qu’en fuyant, Arthur ne prétend pas s’émanciper de l’enfance mais qu’il s’y voue au contraire comme à une Cause assignée, un signe astrologique sous lequel il a été placé par sa naissance, la Grande-Ourse lui tenant lieu ici de mère protectrice. Rimbaud invente (ou réinvente), dans ces quatorze vers, une forme de modernité en art dont l’enfance, la fuite solitaire, l’obscurité de la nuit sont comme des tags.
(28 novembre 2014)

Voir aussi

Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
À sept ans comme il faisait bon,
Après d’ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l’encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.

Ô temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau.

Les amis d’enfance. Quatorze poèmes inédits. Préface de Jean Follain. Avec un portrait du poète par lui-même. D’après la maquette de Christian Delorme. Bourges, Maison de la Culture, 1965.
Repris dans Poésie la vie entière. Œuvres poétiques complètes, préface de Michel Manoll, Seghers, 1978, p. 358.